Plutôt que de parler de la vie et de l’œuvre d’Alexandra David-Néel, qu’un grand nombre d’entre vous connaissent déjà, je vais essayer de me mettre dans la peau du praticien qui aurait eu ce thème sous les yeux, sans savoir du tout de qui il s’agissait, et donc d’interpréter ce thème comme je le fais habituellement.

Dans ce cas, j’examine en premier la répartition des planètes autour du thème, ainsi que, d’une certaine façon, ce qui me saute aux yeux, car en général cela correspond à l’essentiel. Ici, ce qui me frappe au premier abord, c’est une répartition de planètes en « splash » ou « éclaboussure », c’est-à-dire très régulière, ne favorisant particulièrement aucun hémisphère. Cela évoque la difficulté à faire un choix, à trouver sa voie, car souvent la personne possède des dons et des capacités variés et étendus.
Par ailleurs, comme l’a signalé Samuel Djian Gutenberg, la position de Vénus à la fin de la maison XI nous oblige à une interrogation concernant l’heure de naissance : en effet, compte tenu de ce que nous savons sur la vie d’Alexandra David-Néel, nous serions tentés de la placer au début de la maison XII, ce qui implique un léger décalage de l’heure de naissance ; cependant, il ne faut pas oublier qu’avant de s’orienter vers des valeurs « maison XII », elle a eu une carrière de cantatrice, ce qui irait bien avec une Vénus en XI… peut-être est-ce que ce type d’activité ne pouvait la satisfaire entièrement ? Après tout, Vénus est aussi en Vierge, ce qui témoigne d’un certain perfectionnisme ! Mais dans la théorie des directions, nous pouvons très bien envisager une Vénus en maison XI, en rapport avec cette première carrière, évoluant ensuite vers la XII et l’orientation spirituelle que l’on sait.
Egalement, je remarque qu’il y a beaucoup de valeurs en signes fixes, donc une grande volonté… et beaucoup d’autorité.
Enfin, il y a trois planètes dominantes : Uranus conjoint au Milieu du Ciel puis, au Descendant, une conjonction Neptune/Jupiter.
Cet Uranus me semble très important parce qu’il est en relation étroite avec le fait que la Lune est en Verseau, signe uranien, ce qui en accentue la puissance. Cela implique une capacité et un besoin de se démarquer intensément, de sortir des sentiers battus. Uranus étant en carré de l’Ascendant pouvait d’autre part lui donner une certaine brusquerie, une tension dans la façon de s’exprimer, même avec un Ascendant Balance.
En tout cas, il est évident que c’est cet Uranus qui signe chez elle cette exceptionnelle démarcation par rapport aux principes qui régissaient son époque.
D’autre part, vous savez tous que les uraniens traversent des périodes de changement lorsque Uranus passe à l’opposition de sa position natale : or, c’est très précisément à 41 ans qu’elle a décidé que « le seul époux qui lui convenait était Bouddha » (pauvre Philippe !) puis est partie en Inde. A ce moment-là, Uranus passait sur son Fond du Ciel, à l’opposé de lui-même.
Neptune et Jupiter sont également importants par leur conjonction au Descendant. Le premier représente l’imagination, l’inspiration, la foi, et le second l’organisation et le pouvoir ; donc, d’une certaine façon, on retrouve le pouvoir par la foi ou une mystique (cet aspect est souvent en position dominante dans les thèmes de personnalités disposant d’un pouvoir religieux) qui, ici, se projette sur les autres.
L’étude des structures du thème est également très intéressante; tout d’abord, le Soleil : en Scorpion, ce qui va très bien avec le côté recherche, compréhension, besoin d’approfondir, de cette nature. Mais, curieusement, ce Soleil est aveugle : il ne forme aucun aspect, et il serait assez tentant de le mettre en rapport avec le peu d’importance de l’homme dans sa vie !
Certes, ce Soleil en maison I est un facteur de puissance et de rayonnement, mais le fait qu’il soit aveugle (personnellement, je ne tiens pas compte des aspects mineurs à ce stade) ne lui a sans doute pas facilité le fait de se connaître.
Par rapport à l’Ascendant Balance, la position du Soleil en Scorpion est assez ambivalente : une part de la personnalité cherche à harmoniser, l’autre à transformer. Et ce n’est évident pour personne de se transformer sans rompre l’harmonie.
Le grand triangle entre Mars en Lion – ce qui accentue la force de caractère et l’autorité naturelle – et Neptune et Saturne témoigne d’une organisation et d’une inspiration aidant l’action, et d’une endurance assez extraordinaire. Il lui en fallait pour traverser déserts et montagnes à pied!
La position de Mercure en Scorpion, en trigone d’Uranus, représente sur le plan intellectuel une profonde originalité et une capacité à exprimer cette originalité, mais l’opposition de ce Mercure à Pluton ne facilite pas la prise de conscience ; elle ne vient pas toute seule et réclame un réel effort. L’analyse du thème m’a fait penser que cette femme a dû vivre une profonde lutte intérieure entre son aspiration à la spiritualité et son besoin de pouvoir personnel. Certes, elle est parvenue à lier les deux, mais au niveau de l’enseignement du bouddhisme, la recherche du pouvoir personnel n’est pas très bien vue, surtout chez une disciple, et elle a dû lutter contre elle-même pour se remettre en question, pour accepter de « juguler » un caractère par ailleurs autoritaire et dominateur.

Dernière chose qui me frappe dans ce thème, la position des planètes « affectives » : Vénus est en Vierge, ce qui traditionnellement n’évoque pas une dilatation de l’affectivité. Quant à la Lune en Verseau, opposée à Mars, elle signale qu’Alexandra David-Néel était probablement quelqu’un de très indépendant, avec un profond besoin de liberté (là encore, on retrouve la marginalisation uranienne) mais aussi, pour faire référence à l’expression d’Elizabeth Teissier, qu’il s’agissait d’une « maîtresse femme » qui s’affirmait volontiers à travers un combat, sans refuser les conflits et les défis de l’existence.
Pour terminer, j’ai remarqué quelques détails intéressants dans le thème de son mari, Philippe Néel, qu’elle a épousé lors d’un transit de Saturne sur Vénus, ce qui n’a rien de surprenant. Il a, dans son thème, une conjonction Lune/Uranus au Fond du Ciel, en Gémeaux, signe mental par excellence. Cet aspect ne le prédisposait-il pas, au niveau de sa vie privée, à être attiré par une femme sortant de l’ordinaire ? Et il est possible que ce soit cet aspect qui lui permit de supporter et de respecter les multiples pérégrinations de sa moitié ! Je pense que, de par sa structure affective, Philippe Néel devait s’intéresser à des femmes libres et originales, voire exceptionnelles, « uraniennes », ce qui n’était pas très courant à l’époque.`
(Conférence donnée au congrès de l’ARRC 1994 ayant pour thème Jupiter et l’interprétation)


